Systématique modale

par : Amine Beyhom

Directeur de thèse : Nicolas Meeùs



L’auteur passe en revue, en première partie (sur trois), les différentes théories du maqâm ayant eu cours au XXe siècle : ces théories suivent deux pistes apparemment inconciliables – d’un côté une fixation des intervalles utilisés en musique arabe dans un système d’accordage pythagoricien, de l’autre une représentation de ces mêmes intervalles en multiples du quart de ton. L’auteur, constatant que ces intervalles sont fluctuants selon les régions, les modes, ou encore l’esthétique musicale de chaque interprète, arrive à la conclusion que cette dernière approximation constitue un compromis acceptable entre précision et pratique.

La deuxième partie consiste en une théorisation de la « systématique modale » ainsi que par des études complémentaires, y compris statistiques, sur la méta-structure du mode ; deux études particulières concernent les systèmes pentatoniques et les systèmes heptatoniques en multiples de demi-ton. Quelques fondamentaux de la musique (par exemple les causes d’existence de l’heptatonisme et du pentatonisme) reçoivent un nouvel éclairage à la suite des résultats de cette deuxième partie.

En troisième partie, l’auteur aborde plus particulièrement la systématique du maqâm : à l’aide des tableaux synoptiques des échelles modales de la musique arabe relevées dans la littérature et rangées et commentées selon la méthode théorique mise au point en deuxième partie, l’auteur effectue une première synthèse incorporant les genres et les échelles de la musique arabe - cette démarche permet de faire ressortir des critères spécifiques (et implicites) inhérents à la musique du maqâm, et non repérées par d’autres méthodes d’analyse : elle permet aussi d'identifier des échelles alternatives, satisfaisant à ces critères, et non-constatées dans la pratique musicale traditionnelle.

La systématique modale est une théorie qui n’en est qu’à ses débuts : plusieurs applications complémentaires, dans le domaine du maqâm ou des musiques du monde, sont prévues ; les Annexes à la troisième partie comportent un tableau exhaustif des 685 échelles heptatoniques paradigmatiques (générant chacune sept aspects par décalage de la tonique) « réalistes » (dans un ambitus d’intervalles allant du demi-ton au ton et demi) et constituant un réservoir modal ainsi qu’une méthode de rangement des échelles modales favorisant des études comparatives, notamment avec la musique de l’Inde ou la musique grecque ancienne.

Mots clés : systématique, mode, musique, arabe, maqâm, analyse, théorie

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UFR de Musique et musicologie, Université Paris IV - Sorbonne
1 rue Victor Cousin, F-75230 Paris Cedex 05

 

            Position de thèse : Systématique modale par Amine Beyhom

A. 1e partie : Compréhension du maqâm
B. 2e partie : Systématique modale - étude théorique et statistique
C. 3e partie : Systématique du maqâm
D. Conclusions

La thèse est présentée en trois volumes, dont deux volumes d’Annexes, et accompagnée d’un CD-R d’exemples audio et de fiches de référence rapide pour les graphiques.

Le premier volume, contenant le texte principal du mémoire, comporte trois parties :

1.      Compréhension du maqâm

2.      étude théorique et statistique

3.      Systématique du maqâm

Les Annexes réunissent des graphiques complémentaires aux explications théoriques de la deuxième partie, des partitions exhaustives, des tableaux synoptiques des échelles modales de la musique arabe ainsi qu’un relevé exhaustif (4795 échelles distinctes correspondant à 685 systèmes modaux différenciés par leur structure interne) des combinaisons potentielles octaviantes d’intervalles exprimés en multiples du quart de ton (l’ambitus des intervalles va du demi-ton au ton et demi inclus).

Mots clefs : systématique, mode, musique, arabe, maqâm, analyse, théorie.

 

1e partie : Compréhension du maqâm

Dans la première partie de cette thèse, j’ai entrepris une revue des différentes théories proposées par divers auteurs contemporains (XXe siècle), en langues européennes ou arabe, pour analyser le maqâm : j’ai essayé de mettre en valeur toute une démarche musicologique « orientale » visant à intégrer les modes de la musique arabe dans le cadre de la théorie de la musique tonale occidentale, jusqu’à l’inclusion d’armures partiellement « demi-bémolisées » ou encore « bécarrisés ». J’ai aussi essayé de montrer les contradictions que cette démarche créait chez les auteurs mêmes, puisque leurs professions de foi sont souvent contredites par leur analyses propres. Il est certain que l’utilisation de la théorie occidentale, ou tout au moins d’une apparence de cette théorie, donne une « légitimité » au théoricien arabe : le recours au jargon et à l’apparence théorique de la musique tonale semble croître avec le peu de consistance de la « thèse » proposée, alors que certains auteurs, en fait très conscients de leur démarche, renoncent à cet attirail pour exposer une thèse plus subtile, visant à intégrer de force la musique arabe dans la continuité de la musique grecque ancienne – ces derniers auteurs proclament la primauté de la théorie sur la pratique musicale, et vont jusqu’à nier la réalité de cette dernière pour justifier leur conception purement théorique de la musique.

Un autre courant, synthétique, est percevable chez les théoriciens arabes contemporains, et concerne une systématisation embryonnaire de l’analyse modale, mais aussi une simplification à outrance et non dénuée de contradictions : quelques auteurs ont entrepris une démarche réduisant le mode à une seule échelle principale, et le présentent comme issu d’un processus de décalage de la tonique pour des échelles paradigmatiques choisies. Un auteur au moins applique aussi la méthode d’assemblage, décrite par maints auteurs arabes anciens, de genres exclusivement tétracordaux pour générer des échelles normalisées, supposées être caractéristiques de la musique arabe. Une constante des théoriciens arabes « novateurs » semble être, paradoxalement, une hésitation à mettre leurs conceptions théoriques rénovatrices entièrement en pratique : d’autres auteurs (et parfois les mêmes) préconisent une analyse systématiquement tétracordale (tétracorde – intervalle disjonctif – tétracorde), parfois en contradiction flagrante avec les analyses « traditionnelles ».

Dans cette optique de simplification, certaines innovations, parfois aberrantes et souvent incohérentes, ont été apportées à la théorie du maqâm (création d’échelles fantaisistes et leur présentation comme traditionnelles, création de nouveaux genres parfois inusités, etc., le tout sans justification de la démarche adoptée) : quelques (rares) auteurs semblent avoir réussi une approche plus pragmatique du maqâm, mais aucune contribution ne semble devoir dépasser celle d’Erlanger :  en faisant un bilan pour les deux principales références en langue française revues dans cette première partie, Erlanger et Chabrier, nous nous rendons compte que ces deux auteurs partagent un souci d’exhaustivité et de précision, parfois une minutie dans les détails de chaque mode, un désir de rapporter une tradition que tous deux considèrent comme respectable, sinon admirable ; ils ont par contre deux approches inconciliables qui reflètent une polémique ancienne (mais toujours vivace) sur les intervalles réels utilisés par les musiciens arabes. Erlanger est le premier des auteurs revus en première partie qui utilise la notation RS (ou « représentation par suite d’intervalles », développée et théorisée dans le cadre de la deuxième partie de la thèse) de manière systématique, et parfois différenciée de la notation occidentale des modes ; il est le traducteur (vers la langue française) des traités d’Al Fârâbî, Ibn Sînâ et Al Urmawî, mais aussi un commentateur de ces œuvres.  Il a abordé les problèmes d’organologie, notamment du `Ûd, ainsi que les rapports de la musique arabe avec la musique grecque ancienne, concluant dans ce dernier cas à une différence fondamentale entre ces deux musiques dont la pierre de fondation (selon Erlanger et sur le plan théorique) serait constituée par le degré SÎKÂ (ou MIdemi-bémol), caractéristique de l’échelle paradigme du mode Râst de la musique arabe. C’est ce même degré SÎKÂ que Chabrier occulte dans sa thèse, préconisant une notation limma-commatique incompatible avec la pratique de la musique arabe, mais aussi incompatible avec un système de transposition cohérent : Chabrier se fait par là implicitement le défenseur du système d’Al Urmawî, repris par les théoriciens turcs [1] , et ramenant le degré SÎKÂ à un comma (approximatif) en dessous du MI occidental (tempéré), alors que la pratique des musiciens turcs est axée autour d’un SÎKÂ à un quart de ton approximatif en dessous du MI, à 10 cents près (cf. Karl Signell, qui a effectué des mesures d’intervalles caractéristiques de la musique turque avec une valeur médiane de 140 cents). La discussion sur ces choix de notation a été reportée en deuxième partie de thèse, consacrée à la « systématique modale », titre générique de la présente recherche : une autre conclusion de cette première partie concernait la disparité de la représentation d’un même mode par différents auteurs, et la difficulté de déterminer des échelles précises pour un mode donné : une même échelle peut être partie intégrante d’une multitude de modes dans différentes régions de la zone du maqâm, et les mêmes noms de modes peuvent recouvrir des échelles différentes. L’exemple du maqâm Bayât est à cet égard symptomatique, les disparités dans la notation semblant suivre des lignes de fractures régionales : comme autre exemple, les différences de notation du maqâm Nahawand, relevées aussi en première partie, semblent correspondre à un désir d’assimiler ce mode au mode mineur de la musique tonale occidentale. Après avoir montré les différences d’analyse (et de perception) d’un même mode par différents auteurs (sur l’exemple du maqâm Huzâm), je me suis dirigé avec le lecteur vers une double description maqâmienne : 1- la fixation d’un système de référence pour les échelles de la musique modale arabe, et 2- la caractérisation multiple d’un mode par, si possible, une échelle principale et des échelles « alternatives » et complémentaires, sinon indispensables pour l’exécution d’un mode donné. Cette démarche, décelable chez une partie des auteurs revus en première partie, devait être portée à son terme par la modélisation théorique en deuxième partie de thèse et les applications pratiques (et synthèse partielle) en troisième partie.

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2e partie : Systématique modale

En deuxième partie de thèse, consacrée à la théorie de la systématique modale, j’expose comme préalable les raisons d’une modélisation par intervalles multiples du quart de ton, de préférence à d’autres modélisations possibles en 1/3,1/6e, 1/8e de ton ou encore en commas : en me basant sur mon expérience et recherches personnelles, mais aussi sur les connaissances et la pratique de musiciens (et musicologues) arabes, je conclus que la modélisation par quart de ton est un compromis acceptable entre précision et description théorique : le quart de ton n’est pas un intervalle de la musique arabe mais un incrément approximatif, une unité de base servant à définir une grille de 24 intervalles et 25 degrés (déjà définis-nommés dans les théories de la musique arabe) pouvant constituer une référence relative ; un intervalle de la musique arabe traditionnelle est rarement fixe (et encore plus rarement tempéré égal), il varie autour d’une valeur cible et se transforme à travers les transpositions, dans ce dernier cas pour des raisons avant tout dues à l’organologie. Les intervalles de l’échelle choisie pour un mode, à un moment donné de l’exécution par le musicien, peuvent aussi varier légèrement en fonction de critères esthétiques : il faut donc comparer les degrés des échelles proposées en deuxième partie à des particules physiques dont la position absolue est inconnue (et varie avec le temps), mais déterminée avec une certaine probabilité (et précision) autour de la valeur cible proposée par la discrétisation ; nous ne sommes pas sûrs au cent (ou à 10 cents) près de la valeur de l’intervalle, mais nous savons qu’il existe et qu’il est qualitativement différent de l’intervalle-degré voisin. C’est l’existence de ces degrés et intervalles dont fait état la systématique modale, pas leur valeur absolue.

Je continue la deuxième partie par un exposé du processus de génération d’échelles modales compatibles avec la pratique constatée de la musique arabe, et cite un certain nombre de critères (quinte ou quarte justes, agglutination de demi-tons ou d’intervalles supérieurs au ton, etc.) servant à caractériser ces systèmes et à effectuer des comparaisons, notamment avec une modélisation en intervalles multiples du demi-ton (ou en multiples du quart de ton ramenés au demi-ton) : les critères appliqués ne sont pas absolus, mais servent à donner une idée plus complète de l’évolution de la génération modale en fonction du nombre d’intervalles choisi pour l’octave, ce qui correspond à une recherche parallèle et statistique sur ce que j’ai appelé les « systèmes » de la musique modale. Les concepts d’hyper-système et de sous-système sont aussi expliqués, ainsi que l’intégration du tout dans une méta-théorie de la musique modale :

         les hyper-systèmes sont des indicateurs de contenance (ils sont l'équivalent de compteurs pour chaque type d’intervalles modélisables en multiples de demi-ton ou de quart de ton, pour un nombre donné d’intervalles à l’octave),

         les systèmes correspondent aux différentes combinaisons distinctes de ces intervalles ;

         quant aux sous-systèmes, ils résultent des décalages de tonique pour une même échelle paradigmatique (différents aspects d’une même échelle paradigme – définie comme système ci-dessus).

Les relations schématiques entre ces trois concepts sont exposées sur la figure plus bas, sur l’exemple de l’hyper-système générateur du mode majeur de la musique occidentale : dans cette figure, les chiffres arabes correspondent à des intervalles exprimés en multiples du demi-ton (1 = 1/2 ton, 2 = 2/2 ton, etc.), et le rangement des échelles se fait suivant un code interne (du plus petit au plus grand) minimisant la valeur entière pour le premier système (dont les intervalles sont considérés pour l’occasion comme concaténés - le même code est appliqué pour les hyper-systèmes).

Figure n°1.           Exemple d’arborescence des combinaisons intervalliques : relations entre hyper-systèmes, systèmes et sous-systèmes sur l’exemple d’une modélisation en intervalles multiples du demi-ton


Une première étude particulière, consacrée au pentatonisme, permet de préciser les modalités (et les limites) d’utilisation des modes à cinq intervalles à l’octave et de les caractériser : une revue exhaustive des échelles pentatoniques potentielles figure aussi en Annexes, pour le même ambitus d’intervalles que pour les systèmes heptatoniques (du demi-ton au ton et demi).

L’étude théorique de comportement de la génération modale, ou étude quantitative et statistique des systèmes musicaux ramenés à des multiples du quart de ton, donne des résultats parfois fondamentaux, concernant par exemple les raisons d’existence de l’heptatonisme modal, et explique pourquoi cet heptatonisme devait, à l’origine, provenir d’un système proche dans sa structuration de celui du modèle en multiples du quart de ton ; une série de générations de systèmes octaviants couplée à des critères musicaux permet de constater que l’optimum de génération d’échelles modales correspond bien au nombre de sept intervalles à l’octave : l’existence de l’intervalle approximatif de ¾ de ton, intermédiaire entre le demi-ton et le ton tempérés occidentaux, est un des facteurs les plus importants de richesse en termes d’échelles potentielles, et explique (par les importantes possibilités de modulation permises par les intervalles « intermédiaires ») la persistance d’une modalité mélodique (et modulante) dans la musique du maqâm. Cette démonstration constitue un premier argument de ré-évaluation de la pertinence de la théorie du cycle des quintes en tant que générateur unique possible de l’octave modale. Une comparaison avec la musique modélisable en intervalles multiples du demi-ton fait ressortir un différentiel estimé, tous critères confondus, à un rapport 20 entre ces deux musiques en ce qui concerne le nombre de combinaisons modales potentielles. Une étude particulière, passant en revue le chromatisme, le dodécaphonisme et autres innovations de la fin du XIXe siècle et du XXe à la lumière de la systématique modale, permet de préciser leurs limites : pour cette musique (en multiples du demi-ton), il est démontré que la richesse combinatoire (modale) pouvant être produite par le dépassement de l’heptatonisme est très limitée et produit un nombre rapidement prépondérant d’échelles redondantes, tout en induisant inéluctablement un abandon de l’esthétique tonale (chromatisme et ultra-chromatismes divers imposés), mais aussi modale.

La poursuite de l’étude des systèmes modaux (notamment pour les systèmes non-octaviants) fait ressortir des propriétés intrinsèques des systèmes générés, qui contribuent à expliquer la réduction des intervalles caractéristiques de la musique modale à un intervalle maximum de 6/4 ton : au-delà de cette valeur et par delà les critères esthétiques mis en jeu, la richesse modale induite est très limitée ; par contre, l’intervalle de 6/4 de ton (caractéristique du genre Ĥijâz – ou 2/4, 6/4, 2/4 de ton – de la musique arabe) est l’élément moteur d’une modalité « tempérée » (ici, réduite à des intervalles multiples du demi-ton), ce qui expliquerait sa prédominance dans maintes musiques modales européennes. A titre d’introduction à la troisième partie, un premier tri est effectué parmi les échelles modales générées, conforme aux critères introduits dans cette deuxième partie : un premier réservoir de modes-échelles est constitué, en respectant des critères renforcés incluant une quinte et  une quarte juste (quinte en cinq degrés, quarte en quatre degrés), et dégage un certain nombre d’échelles modales qui, dans l’état actuel de nos connaissances, ne sont pas décelables dans la pratique ou dans la théorie contemporaines de la musique arabe telle que revue en première partie et telle qu’exposée à travers les tableaux synoptiques d’échelles modales de la musique arabe ; ces derniers tableaux constituent la base (mais aussi un des résultats) de la recherche sur la systématique du maqâm en troisième partie.

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3e partie : Systématique du maqâm

L’établissement des tableaux synoptiques des échelles modales de la musique arabe est le fruit d’une recherche ayant précédé et accompagné la thèse et représente à ma connaissance le premier essai de présentation synoptique de ces échelles au sein d’un ensemble exhaustif (et explicite) de possibilités combinatoires. Ces tableaux synoptiques sont constitués à travers un processus systématique de report des échelles modales de la musique arabe figurant dans une série de manuels et de traités théoriques (ainsi que dans la littérature revue en première partie de thèse) et leur sous-classement par toniques traditionnelles selon la méthode de la systématique modale : les références pour chaque échelle relevée figurent également dans les tableaux ainsi qu’un code permettant de préciser le degré de fiabilité (estimé et commenté) pour chaque échelle. Un comptage permet de faire ressortir plus de 50 systèmes (échelles paradigmatiques, comportant sept sous-systèmes potentiels par décalage de la tonique), et quelques 140 sous-systèmes (ou échelles modales) cités plus de 220 fois (tous ces nombres étant provisoires) sur des toniques distinctes (mêmes échelles sur des toniques différentes) : le nombre de dénominations différentes ou redondantes pour chaque échelle n’a pas été recensé ; malgré cette floraison, une comparaison avec le réservoir modal constitué par la base de données des échelles potentielles générées en deuxième partie permet de constater que la majeure partie de ce réservoir modal (estimée à 90 %) n’est pas utilisée par la musique arabe. Ces lacunes permettent d’esquisser une première approche statistique du maqâm, et de préciser quelques premières règles globales  de constitution des échelles de cette musique.

L’exploitation des résultats et l’application des méthodes de la systématique modale permet de préciser un peu plus le méta-système de la musique arabe pressenti en deuxième partie : l’utilisation des tableaux synoptiques en conjonction avec la base de données restreinte des sous-systèmes en multiples de quart de ton permet d’effectuer des recoupements à chaque stade de la recherche, et d’apporter des rectifications ou des éclaircissements pour certaines échelles modales controversées ; la revue des informations condensées dans les tableaux synoptiques permet de commencer à dégager une cohérence dans la constitution de ce méta-système, de repérer certaines caractéristiques régionales de systèmes modaux et de relever des lacunes localisées ou des incohérences dans la constitution de ces derniers : certaines de ces lacunes permettent de détecter de nouveaux critères esthétiques implicites (d’exclusion) à la musique arabe traditionnelle.

Une deuxième approche consiste en une interrogation à laquelle la deuxième partie de la recherche n’avait pas apporté de réponse : quelle est la relation exacte entre les genres de la musique arabe (décriés par certain auteurs), et les échelles modales de cette musique, et existe-t-il une primauté dans cette relation? L’application de la méthode d’assemblage de genres pour la génération d’échelles modales caractéristiques de la musique arabe permet de retrouver des résultats figurant déjà dans la littérature citée (et revue en première partie) et de compléter certaines lacunes, tout en réfutant des calculs erronés par la démonstration du principe de redondance que les auteurs de ces calculs n’avaient pas pris en compte. Une graduation dans l’inclusion de genres à critères de moins en moins restrictifs permet de constater une augmentation très rapide du nombre d’échelles générables (et plus ou moins compatibles avec la théorie traditionnelle constatée) : une extension de cette méthode de génération à tous les genres modélisables en multiples de quart de ton (dans l’ambitus de 2/4 à 6/4 ton) permet de retrouver à l’identique tous les systèmes de la base de données restreinte des échelles modales générée en deuxième partie (et reproduite en Annexes à la troisième), ce qui constitue une confirmation réciproque de la validité des deux méthodes de génération. Une génération limitée aux genres tétracordaux en multiples de demi-ton permet de retrouver également à l’identique la totalité des systèmes en multiples de demi-ton identifiés au sein de la base de données restreinte. Cette recherche permet de répondre partiellement à la question de la relation genre-échelle en musique arabe, en considérant que les résultats, en ce qui concerne la génération (et la systématique) modale(s), sont équivalents : en effet, un tri des résultats obtenus par la méthode d’assemblage (pour une base de données de genres tétracordaux exhaustive) permet de reconstituer la chaine {sous-système ßà système ßà hyper-système} et de reformuler la théorie de la systématique modale telle qu’exposée en deuxième partie de mémoire.

Une troisième étude porte sur les fréquences d’occurrences des genres au sein des échelles modales de la base de données restreinte et leur comparaison avec les tableaux synoptiques et permet de classer ces genres par taux d’apparition dans les échelles proposées par les différents auteurs : certains genres innovés, en l’occurrence par les auteurs du manuel du Conservatoire National Supérieur de Musique de Beyrouth, acquièrent à travers cette étude une pertinence que les auteurs de ce manuel n’avaient pas cru bon de démontrer ; par contre, d’autres genres, « innovants » ou présentés comme traditionnels, semblent peu conformes à la description des échelles modales traditionnelles telle que condensée dans les tableaux synoptiques ; ces résultats sont temporaires, et le manque d’exhaustivité des connaissances actuelles sur la musique arabe, en particulier sur la structure des échelles modales de cette musique, devient patent. La complémentarité de l’analyse par genres et de l’analyse par échelles commence à trouver ici une justification à l’exemple du critère implicite d’intégrité du genre Ĥijâz (2/4, 6/4, 2/4 de ton), qui empêche le remplissage de certains systèmes embryonnaires (ou incomplets) d’échelles modales de la musique arabe. Les critères de traditionnalité sont revus à la lumière de ces premiers résultats, d’autres critères découlant de l’organologie du `Ûd permettent d’expliquer certaines incohérences de notation relevées dans la littérature (surtout chez Erlanger) et d’émettre des hypothèses complémentaires sur l’assimilation du genre Awj-Âra d’Erlanger (3/4 de ton, 6/4 de ton, 1/4 de ton), et des genres Awj-Ârâ_Şaghîr (3/4, 5/4, 2/4) et Zîrkûlâ (2/4, 5/4, 3/4) du CNSMB [2] , au genre traditionnel Ĥijâz (2/4, 6/4, 2/4 de ton) de la musique arabe : l’ensemble de ces critères permet de définir un groupe restreint de genres conformes à ce que j’appelle une tradition « renforcée », et de proposer une première série de 15 échelles répondant à l'esthétique musicale arabe traditionnelle, mais manquantes dans les tableaux synoptiques. L’organologie du `Ûd se confirme ici comme élément moteur de l’esthétique musicale arabe, mais aussi comme un frein possible à son évolution.

L’examen des chemins potentiels (modulations) pour chaque mode et relevés chez les différents auteurs suggère une autre piste de recherche, concernant les systèmes « apparentés » : en effet, une majorité de modulations « alternatives » ou imposées semblent se conformer à la règle ancienne des deux notes mobiles au sein d’un même tétracorde (les deux notes extrêmes restant fixes) : plusieurs possibilités sont exposées et interprétées en fonction de l’organologie du `Ûd puis modélisées pour reproduire les sous-systèmes (ou échelles modales) apparentés à une échelle de référence. Cette méthode permet de détecter la majorité des chemins potentiels exposés par les auteurs revus, et de proposer de nombreuses échelles, traditionnelles ou non, pouvant constituer des cheminements alternatifs non prévus (ou simplement non encore explorés) par la tradition ; elle permet aussi de repérer des modulations spécifiques en pentacordes, qui démontrent l’insuffisance de l’approche analytique tétracordale en musique arabe.

Enfin, une dernière application reprend la totalité des critères traditionnels explicites et implicites de la musique arabe détectés au cours de cette recherche et trie les sous-systèmes (échelles) de la base de données réduite selon ces derniers critères : le résultat consiste en quelques quatre-vingt-une échelles à caractère traditionnel mais n’ayant pas été retrouvées dans les descriptions des auteurs contemporains.

 

Conclusions

La systématique modale est une nouvelle théorie adaptée à l’étude et à l’analyse des échelles modales de la musique non tempérée, basée sur une combinatoire qualitative des intervalles structurant les échelles de cette musique : cette théorie constitue une alternative cohérente aux méthodes d’analyse utilisées à ce jour pour la musique modale et apporte des résultats nouveaux et difficilement accessible à ces dernières. Des éclairages nouveaux sont également apportés à des fondamentaux de la musique (par exemple la justification de l’heptatonisme et du pentatonisme), et des limites, inspirées par des critères d’esthétique musicale, sont imposées aux générations d’échelles modales que permet cette théorie : l’exploration des possibilités de cette nouvelle méthode d’analyse n’en est encore qu’à ses débuts, et nous pouvons espérer de multiples développements futurs, notamment dans l’analyse de la verticalité modale et des modulations avec déplacement de la tonique dans la musique arabe, qui sont des aspects théoriques que les méthodes d’analyse traditionnelles n’abordent pas (ou très peu). La théorie de la systématique modale peut également être appliquée à d’autres musiques que les musiques occidentale ou arabe (par exemple les musiques de l’Inde, d’Iran, etc., ou encore une revue des théories grecques anciennes de la musique) : les tableaux synoptiques des échelles modales de la musique arabe, établis dans le cours de cette thèse et intégrés dans un méta-système cohérent de rangement et d’analyse, peuvent servir de première référence à des études comparatives de ces différentes musiques du monde.


[1] Et inspiré de la théorie pythagoricienne du cycle des quintes : ce système de notation est repris également par certains auteurs arabes (retour)

[2] Conservatoire National Supérieur de Musique de Beyrouth (retour)